À près de 10 000 kilomètres de la Galice, le Camino de Santiago est devenu un véritable phénomène en Corée du Sud. Livres à succès, télévision, quête de déconnexion et recherche personnelle ont transformé une ancienne route européenne de pèlerinage en une expérience dont rêvent aujourd’hui des milliers de Coréens.
Sur le Camino Francés, leur présence ne surprend désormais plus personne. Dans les auberges, les cafés et sur les chemins menant à Santiago de Compostela, les pèlerins sud-coréens font depuis plusieurs années partie du paysage international du Camino.
Mais comment une route de pèlerinage née en Europe au Moyen Âge a-t-elle réussi à conquérir un pays situé à l’autre bout du monde ?
L’histoire est beaucoup plus intéressante qu’une simple tendance touristique.
Des quelques pèlerins à un véritable phénomène
Au début du XXIe siècle, la présence sud-coréenne sur le Camino était presque anecdotique.
En 2003, seuls 15 pèlerins coréens étaient recensés à Santiago. Vingt ans plus tard, ils étaient plusieurs milliers : en 2023, plus de 7 500 Sud-Coréens ont accompli le Camino, selon les données rapportées à partir des statistiques de l’Office des pèlerins.
La Corée du Sud est ainsi devenue l’un des grands marchés internationaux du Camino et surtout l’un de ses phénomènes les plus étonnants en Asie.
La question est donc évidente :
que s’est-il passé entre-temps ?
Le Camino est entré dans les librairies coréennes
Une partie de la réponse se trouve dans les livres.
Les récits publiés par plusieurs voyageuses et journalistes sud-coréennes ont joué un rôle majeur dans la découverte du Camino par le grand public.
Les ouvrages de Kim Nan Hee puis ceux de Kim Hyo Sun, qui a notamment consacré plusieurs livres au Camino Francés, au Caminho Português et à la Vía de la Plata, ont contribué à transformer Santiago en destination connue de milliers de lecteurs coréens. Une trilogie de Kim Hyo Sun consacrée aux routes jacquaires aurait dépassé les 100 000 exemplaires vendus.
Le phénomène ne s’est d’ailleurs pas arrêté aux guides de voyage : en 2026 encore, un roman sud-coréen ayant pour décor les quelque 800 kilomètres du Camino est devenu bestseller dès sa sortie.

Puis la télévision est arrivée
Après les livres, les écrans ont amplifié le phénomène.
Documentaires, émissions et programmes de divertissement ont installé les paysages du Camino dans les foyers sud-coréens. La télévision coréenne a même consacré des formats entiers au pèlerinage.
L’un des exemples les plus spectaculaires fut une émission tournée à Villafranca del Bierzo, où des célébrités sud-coréennes géraient une auberge destinée aux marcheurs du Camino.
Le résultat est un cercle particulièrement puissant : un Coréen découvre Santiago dans un livre ou à la télévision, décide de partir, raconte ensuite son expérience et donne à son tour envie à d’autres de marcher.
« Dormir, manger et marcher »
Mais les médias n’expliquent pas tout.
Le Camino semble également répondre à quelque chose de plus profond dans la société sud-coréenne.
Diego Yoon, président de l’Association des Amis du Camino de Santiago de Corée du Sud en Espagne, a expliqué cette attraction par la possibilité de faire une pause dans une vie quotidienne particulièrement intense.
Minsuk Cho, une pèlerine sud-coréenne qui s’est ensuite installée à Santiago, résumait l’expérience d’une manière encore plus simple : sur le Camino, la vie consiste essentiellement à dormir, manger et marcher.
Et c’est peut-être précisément cette simplicité qui séduit.
Pendant quelques semaines, disparaissent une partie des horaires, des obligations et du rythme de la grande ville.
Il reste une destination.
Une étape.
Un sac à dos.
Et le lendemain, on recommence.

De Santiago à l’île de Jeju
L’histoire réserve même un étonnant voyage retour.
Le Camino a participé à l’inspiration du Jeju Olle Trail, un réseau de sentiers pédestres créé sur l’île sud-coréenne de Jeju. Sa fondatrice, Suh Myung-sook, avait elle-même parcouru le Camino avant de développer le projet en Corée du Sud.
Autrement dit, l’influence ne circule plus seulement de la Corée vers Santiago.
Une partie de l’esprit du Camino a également voyagé de Santiago jusqu’en Corée.
Le Camino Francés, la grande référence
Parmi les différentes routes vers Compostela, le Camino Francés reste une référence majeure pour les pèlerins internationaux.
Saint-Jean-Pied-de-Port, Roncesvalles, Pamplona, Burgos, León, O Cebreiro ou Santiago sont ainsi devenus des noms familiers pour de nombreux voyageurs sud-coréens préparant leur pèlerinage.
Et le phénomène est désormais suffisamment installé pour que Santiago compte des commerces et services familiers aux pèlerins venus de Corée.
10 000 kilomètres pour retrouver quelque chose de très proche
C’est peut-être finalement le paradoxe qui raconte le mieux cette histoire.
Il faut parcourir près de 10 000 kilomètres entre la Corée du Sud et Santiago pour commencer le Camino.
Puis, une fois arrivé, tout devient extraordinairement simple.
Marcher.
Manger.
Dormir.
Rencontrer des inconnus.
Et recommencer.
Une tradition européenne vieille de plusieurs siècles a ainsi réussi à traverser les langues, les religions et les continents pour devenir une expérience recherchée par des milliers de Sud-Coréens.
À presque 10 000 kilomètres de chez eux, certains viennent peut-être simplement chercher quelques semaines plus près d’eux-mêmes.
















